L'habit d'artiste

 C’est assez curieux ce qu’on s’imagine être la vie d’artiste. Il y a une quantité de fantasmes, de clichés, tous tournés autours d’une même image, l’artiste est un être libre. Mais libre de quoi ?
Libre de tout,  semble t-il dans l’esprit collectif. L’artiste, l’être si envié, si désiré aussi.
 
Et si l’artiste était aussi, un être enfermé, parfois par l’exigence de cette image très idéale, très fragile et finalement plus conventionnelle qu’on ne l’imagine ? 
 Revenons en arrière : A 19 ans, je n’osais, pour ma part,  pas même imaginer cette liberté, ce culot de prendre ce chemin là. C’est pourquoi j’ai fait de sérieuses études de psycho durant 3 années, tout en occupant l’atelier au fond du jardin .
  C’est ma rencontre avec Jean-Yves Gosti qui m’a permis d’envisager l’audace d’un changement de cap. Sans doute parce que dans les années 90, l’art se vendait bien et bon nombre d’artistes avaient réussi à se faire une place au soleil, ou du moins en climat doux.
 
Je suis donc entrée en Arts plastiques mon pas comme on entre dans les ordres, mais au moins dans une grande école (alors même que les Beaux Arts de Paris n’avaient pas voulu de moi)…entrée, plutôt dans une famille, aux contours très larges, mais où il y a néanmoins une posture à prendre, un habit à revêtir.   
 
Habit qui consiste à travailler, exposer, montrer, obtenir la reconnaissance de ses paires. Vendre aussi, prendre cette habitude très tôt, de vendre.
 
L’idée était là, presque évidente, un artiste n’a pas la vie facile, certes,   mais il VIT de son travail…, il faut entendre : il MANGE de son travail….. Et là, les choses se sont compliqué…..
 
Après les premières années de boulimie de travail, de nuits blanches dans l’atelier et d’expos essentiellement associatives,  les opportunités d’exposer dans des lieux un peu intéressants étaient quasi nulles.  Je me sentais moi-même, malhabile, gauche, à  défendre mon travail en ébauche, incapable de faire pour vendre, de me vendre (vendre son âme au diable ?) …Je me sentais coincée entre plusiuers familles, entre l'art contemporain trop codifié,  l'envie de faire à la main et une grande liberté des tchniques et des médiums...je ne savais pas où montrer mon travail et le doute commençait à gagner du terrain.
  
De fait, mes revenus étaient toujours bien maigres et je faisais l’appoint avec un travail plus alimentaire, précaire et que j'imaginais provisoire.
 
Mais le provisoire s’est installé, pérennisé, pour prendre forme et glisser peu à peu  en activité plus structurée, plus lucrative, plus stable.
 
Je l’ai vécu comme pactiser avec le diable. Sentiment d’échec accompagné de frustrations,  d’amertume, de désillusions, de colères parfois.
Avec un rétrécissement du temps de travail dans l’atelier, un rétrécissement aussi de la confiance en soi à porter encore l’habit d’artiste.
 
Une blessure terrible d’amour propre…et très vite l’image de l’artiste raté,  qui se profile comme du poil à gratter, comme le miroir de blanche neige, agaçant, malveillant.
 
Et puis la vie a pris d’autres virages et celui de la maternité a, dans un premier temps, occupé toute la, ou les places possibles et vacantes.
 
Cette maternité qui m’a aidé aussi, à réinterroger l’essentiel et  mes priorités, mes désirs, mes choix de vie.
J’ai donc repris avec un certain courage, ce que j’appelle le chemin de l’atelier, un peu laborieusement au départ, modestement, avec la peur de ne plus savoir.   
 
Sans trop d’attente, sans trop d’exigence, un peu à tâtons. Très vite, j’ai retrouvé mes repères, et, j’ai pu reprendre une activité d’atelier plus tranquille.
 
Sans pression financière, mais aussi sans pression de devoir montrer, produire. Sans la pression de devoir être l’artiste que j’entendais être entre 25 et 30 ans. Avec un deuil important de fait, celui du désir de reconnaissance.
  
Aujourd’hui, je sais que je peux, que je sais, encore et toujours, travailler.
Je sais aussi, que je peux également ne pas travailler (ou plutôt produire) et prendre le temps pour d’autres choses.
 
Je me sens libérée des contraintes attenantes à l’habit d’artiste.
J’ai une vision, du mot, du statut, plus libre, libérée des clichés, des fantasmes, les miens et ceux plus communs qui se confrontaient à moi.
 
Ma vie d’artiste ne ressemble pas exactement à celle que j’avais imaginé et désiré.
C’est une autre vie,  d’une autre artiste.
J’ai, en quelque sorte troquée une liberté pour une autre.
Et je n’y mets (plus) aucun de jugement de valeur.


Mars 2010