Broder, au sens figuré, signifie raconter des histoires.
Des histoires plus ou moins réelles  ou fictives. Des histoires secrètes. Les miennes ou celles des autres devenues miennes.
J'aime ce temps où je me pose dans les mots, je me les approprie, je les  interprète dans la graphie, la taille des lettres,  le choix de couleur et l'épaisseur du fil, la place sur le tissu...
 
J'aime ce temps très long où chaque lettre apparait avec une extrême lenteur.
Broder c'est écrire à contre courant.
C'est être en rupture totale avec les écritures instantanées de nos technologies de communication.
Broder c'est entrer à l'intérieur des mots, les pénétrer, les disséquer fil par fil, dans un rapport de peau.
De peau à peau, de mot à mot. De peau à mot.

Il faut plusieurs heures pour broder une phrase. Un temps long, de concentration, de méditation et tout autant de rêverie, de vagabondage intérieure, d'introspection.
 
La broderie, c'est une forme d'écriture secrète,  intime,  charnelle, reliant la brodeuse à son ouvrage par des milliers de points de sutures invisibles.
 
J’aime réinterroger la broderie. Ce geste très répétitif me relie d’une façon universelle et intemporelle aux femmes de ce monde depuis la nuit de temps. C’est aussi un geste de filiation, et dans le mot filiation on trouve aussi le mot fil...
                                                                                                                                                           Mars 2014

 
"Couture apparente, rabattue, intérieure, haute. Coutures qui craquent, lâchent, sutures, ligatures. Battue à plates coutures, examinée sous toutes les coutures.
Travaux, point, patrons et point de patron…Faufiler, se défiler, bâtir et repriser.

Fil, soyeux, conducteur, rouge, barbelé, galvanisé, noué, tressé, entortillé, enchevêtré, entrelacé, tissé, maillé,  mailé, emmêlées. Fil d'Ariane. Fil de fromage fondu, de la pensée ou du rasoir, à couper le beurre. Droit fil et fil du temps. A la patte. A l’autre bout du fil, broder, embobiner.
Cisailler, connecter, déchirer, dénuder les fils. S’étioler puis se rabibocher et se border.
Se donner du fil à retordre. Etre cousu de fil blanc.
En découdre, se faire retirer les fils, ne tenir qu’à un fil…."

A Félicité mon arrière grand-mère, couturière et féministe.

 
                                                                                                                                                            Avril 2012